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Colombie: pourquoi les FARC vont libérer Ingrid Betancourt

Ingrid Betancourt dans un camp de la guérilla des FARC. La photo est du 24 octobre 2007. Saisie à un commando des FARC, elle a été diffusée par la Présidence de la Colombie.
par Jacques THOMET (*)
ancien directeur
de l'AFP à Bogota

Vendredi, 22 février 2008 (LatinReporters.com) - La guérilla a perdu la bataille sur le terrain en Colombie, mais elle va remporter une victoire diplomatique primordiale. En échange de la prochaine libération d'Ingrid Betancourt, les FARC ne seront plus qualifiées de terroristes, disposeront d'un statut similaire à une organisation de libération nationale et pourront installer des antennes dans les grandes capitales mondiales, dont Paris.


C'est le prochain chapitre prévisible dans le drame des otages que je suis en mesure de vous révéler. J'ai longtemps écrit que l'ex-candidate à la présidentielle en Colombie, otage des FARC depuis le 23 février 2002, serait la dernière à être relâchée par ses ravisseurs. Les pressions publiques de Paris sur le pouvoir à Bogota pour l'inciter à céder aux exigences des rebelles en avaient fait une poule aux oeufs d'or. Plus la France criait, plus la guérilla se gonflait d'importance et refusait la moindre concession. Deux éléments de taille ont changé la donne dans les derniers mois et expliquent l'évolution de ma position:

1. Les FARC ont été laminées par l'armée depuis la première élection en mai 2002 d'Alvaro Uribe, réélu en 2006 pour un nouveau mandat de quatre ans. Personne ne conteste cet état de fait. Les 18.000 rebelles de 2002 ne sont plus que 8.000 en 2008. Leurs rangs ont été décimés par les opérations militaires tous azimuts et les défections en chaîne. La guérilla n'est plus en mesure aujourd'hui de menacer un seul des 350 maires –sur les 1.100 municipalités du pays andin– qu'elle avait contraints à s'exiler en 2002.

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2. Le président vénézuélien Hugo Chavez, un populiste de gauche allié des FARC depuis son élection en 1999, a fait l'unanimité contre lui, d'abord à l'étranger, puis chez lui. Les denrées de base manquent dans un pays où le pétrole coule à flot, avec 2,3 millions de barils par jour.

Conclusion de ce constat: les FARC et Hugo Chavez ont un besoin commun, pressant, de redorer leur blason. Qu'on en juge:

- Les FARC ont perdu à jamais leur aura. Le scandale Emmanuel, l'enfant de l'ex-otage Clara Rojas conçu en captivité avec un guérillero, a bouleversé le monde et décillé les yeux de ceux qui voyaient dans les rebelles un mouvement romantique à la Che Guevara. Le martyre de ce bébé arraché à sa mère à l'âge de 8 mois puis abandonné dans un état critique (paludisme, leishmaniose, humérus brisé) jusqu'à ce qu'il soit récupéré par l'Institut social de Bogota, a révélé à des millions de gens la barbarie d'une guérilla qui, encore aujourd'hui, détient près de 800 otages dans la jungle et tire ses revenus tant de leur rançonnement que du trafic de cocaïne. Les images d'Ingrid amaigrie, muette, sans vie apparente, ont achevé le sinistre tableau. Les FARC ne peuvent plus jouer avec le feu en se faisant passer pour victimes d'un conflit dont elles sont les principales responsables avec la révélation de leurs crimes contre l'humanité, comme à eu le courage de les dénoncer, à peine libre, Clara Rojas.

- Hugo Chavez a été désavoué par le peuple le 2 décembre 2007. Il a perdu son référendum sur une réélection illimitée. Son siège tangue. Seul un succès diplomatique international, comme la libération d'Ingrid, peut lui permettre de survivre à terme à la tête de l'Etat.

Cette conjonction de facteurs objectifs oblige les deux alliés, FARC et Hugo Chavez, à s'entendre pour retrouver un ballon d'oxygène. Le président du Venezuela n'a cessé d'abriter et armer la guérilla colombienne derrière les 2.300 km de frontière qui séparent les deux pays. Son nouvel objectif vise à les obliger à libérer Ingrid Betancourt, sous peine d'être privés de cette aide à même de compenser leur échec sur le terrain.

En échange, les FARC, une fois Ingrid libérée, obtiendront d'être rayées de la liste terroriste établie en juin 2002 par l'Union européenne. Paris s'est déjà engagé à forcer la main au reste de l'Europe dans une telle éventualité. Dans la foulée, la guérilla sera reconnue à l'ONU comme une force de libération nationale et ouvrira des "ambassades" à l'étranger, comme ce fut le cas pour le Fatah palestinien. La guérilla aura tout loisir d'intoxiquer les médias par des mensonges répétés, dans la ligne de Goebbels, pour faire passer sa "vérité". Il suffit pour s'en convaincre de lire les textes publiés par les agences ANNCOL et ABP, bras politiques des FARC, basées en Suède et en Espagne respectivement.

Le résultat est à vomir, mais il est proche de se concrétiser. Après la libération d'Ingrid Betancourt, les autres otages, près de 800, pourront continuer de pourrir dans la jungle. Ils en sortiront hélas les pieds les premiers, mais Paris se sera fermé les yeux en connaissant d'avance cette issue tragique…


(*) Jacques THOMET, ancien directeur de l'Agence France Presse (AFP) à Bogota, a été en poste pour cette agence à Cuba, à Paris, au Brésil, à Washington, en Colombie, au Venezuela et en Equateur. Il est l'auteur de deux livres récents, "Ingrid Betancourt: histoire de coeur ou raison d'Etat?" (Hugo Doc- 2006) et "AFP-Les soldats de l'information" (Hugo Doc, octobre 2007). Son blog http://jacquesthomet.unblog.fr est très suivi par les analystes de l'actualité sud-américaine.

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