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Procès des attentats de Madrid: confirmer ou établir la vérité?

A la une de nombreux journaux, les inculpés des attentats de Madrid du 11 mars 2004 dans une cage de verre blindé à l'ouverture du procès, le 15 février 2007 dans la capitale espagnole.
par Christian Galloy
Analyste politique
Directeur de LatinReporters


MADRID, dimanche 18 février 2007 (LatinReporters.com) - Bois de Boulogne madrilène, la Casa de Campo est un théâtre écologique de la diversité. La nuit, putains roumaines et dominicaines sous les pins parasols. Le week-end, éléphants, boas et autres gorilles au Zoológico. Et depuis le 15 février, djidahistes présumés des attentats de Madrid dans leur cage de verre blindé du tribunal antiterroriste.


Al-Qaïda? Ben Laden? Intégrisme? Dynamite? Complot?... "Moi, je ne suis qu'un musulman normal et notre salut, Salam, signifie paix"... Lors des premières comparutions diffusées en direct à la télé et sur Internet, jeudi et vendredi, l'Espagne et le monde ont entendu un Egyptien et trois Marocains, quatre des vingt-neuf accusés, s'exclure d'un massacre qu'ils ont même condamné.

191 morts et 1.824 blessés en quête de coupables définitifs dans ce mégaprocès. Trop de mystères encore autour des quatre trains de banlieue éventrés à l'explosif à l'heure de pointe du matin, le 11 mars 2004. L'attentat multiple le plus meurtrier perpétré en Europe au nom d'Al-Qaïda, apparemment pour cause de guerre en Irak, divise les deux Espagne, celles de gauche et de droite, à nouveau haineuses comme dans un passé fratricide.

"Le procès confirmera la vérité" clame le socialiste José Blanco. Mais si la vérité existe déjà, la gauche juge-t-elle superflu ou gênant un procès qu'elle doit néanmoins tolérer? "Pepe" Blanco est secrétaire à l'Organisation du Parti socialiste ouvrier espagnol, le PSOE de José Luis Rodriguez Zapatero, président du gouvernement espagnol. Et la voix de Blanco est celle du parti, dixit Zapatero.

"Que le procès établisse la vérité" souhaite pour sa part Mariano Rajoy, président du Parti Populaire, le PP qui incarne l'opposition de droite, forte de 40% des députés. La vérité serait-elle si lointaine après plus de deux ans d'une instruction étalée sur 270.000 pages? Sincères ou intéressés, les doutes de la droite signifient-ils qu'elle n'aurait toujours pas digéré son expulsion inattendue du pouvoir, aux législatives du 14 mars 2004, trois jours après les attentats de Madrid?

La "vérité" de la gauche semble logique et domine au sein de l'opinion. Le 11 mars 2004, un commando d'islamistes se réclamant d'Al-Qaïda aurait puni l'Espagne pour sa participation à la guerre en Irak et le gouvernement conservateur du PP que présidait à l'époque José Maria Aznar aurait perdu trois jours plus tard les élections pour avoir menti en attribuant les attentats de Madrid aux séparatistes basques de l'ETA. Selon cette thèse, le juge d'instruction Juan del Olmo aurait réuni les preuves qui conduiront à la condamnation des inculpés, vingt Arabes et neuf Espagnols, ces derniers étant liés à la fourniture des explosifs.

Néanmoins, les sondages indiquent que les "doutes" de la droite seraient partagés par plus de 30% des Espagnols. Assumant et amplifiant l'enquête parallèle menée par le journal de centre droit El Mundo, le PP suggère l'implication de terroristes basques de l'ETA et/ou de barbouzes socialistes dans le massacre de Madrid, dont le principal bénéficiaire politique fut le socialiste Zapatero, vainqueur surprise des élections législatives, maintenues malgré l'odeur de poudre et les mares de sang. (La gauche s'apprêtait à crier au coup d'Etat en cas de report du scrutin).

Le directeur d'El Mundo, Pedro J. Ramirez, s'est dit convaincu "de la participation de membres des appareils policiers et de services de l'Etat, sinon dans la perpétration des attentats, du moins dans leur distorsion postérieure au service d'intérêts politiques". Ce qui revient juger crédible la création de toutes pièces, entre les attentats du 11 mars et les législatives du 14 mars, d'indices conduisant rapidement à des suspects islamistes pour mettre au centre des élections la participation impopulaire de l'Espagne à la guerre en Irak et transformer en "menteur" José Maria Aznar, qui insistait sur la responsabilité de l'ETA.

Longtemps réclamée par El Mundo, la première analyse scientifique des restes d'explosifs des attentats de Madrid ordonnée par les trois juges du tribunal antiterroriste (le juge d'instruction Juan del Olmo n'avait pas estimé utile cette analyse) vient de mettre à jour l'existence de dinitrotoluène (DNT). Or, cette substance intégrée dans certains explosifs n'entre pas dans la composition de la dynamite Goma2-ECO qu'auraient, selon l'acte d'accusation, utilisée les terroristes du 11 mars 2004.

Divisant classe politique, médias, policiers et familles, la polémique née des attentats de Madrid n'épargne pas leurs victimes.

Soutenue par le gouvernement socialiste, l'Asociación 11-M Afectados del Terrorismo présidée par la médiatique Pilar Manjon, syndicaliste de gauche qui a perdu son fils de 20 ans dans le massacre, croit, comme José Blanco, que la justice confirmera "la vérité". A l'ouverture du procès, Pilar Manjon a toisé du regard les terroristes présumés assis dans leur cage de verre. "Je les ai regardés et ils ont baissé la tête. Je veux qu'ils se souviennent de mon visage. Je vais être leur pire cauchemar" dit-elle. Puisse la malheureuse ne pas devoir toiser prochainement de nouveaux inculpés moins exotiques.

Les doutes de la droite et d'El Mundo sont par contre partagés par Angeles Dominguez, biologiste mère de deux enfants et présidente de l'Asociación de Ayuda a las Víctimas del 11-M, qui regroupe 550 victimes directes de la tuerie de Madrid. Angeles Dominguez voyageait dans les trains de la mort et fut blessée. Elle soupçonne le gouvernement socialiste de permettre "la disparition de preuves" et "d'avoir intérêt à ce que n'apparaisse pas l'ETA [dans le dossier des attentats de Madrid], car il dialogue avec elle".

Le procès durera 5 mois. Quelque 650 témoins et une centaine d'experts défileront à la barre. D'ici là, le 27 mai prochain, les élections municipales et régionales prendront le pouls des deux Espagne. Attendu pour octobre, le verdict du procès, confirmant ou établissant "la vérité", conditionnera le choc des législatives de 2008.




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