Au Venezuela, l'alibi humanitaire, une fois de plus
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Image créée par ZiaLater / wikipedia.org / CCO


Les organisations humanitaires avons constaté qu'au nom de nos idées on violait le droit international et on aggravait la situation des populations qu'on souhaitait apparemment aider.
par Francisco REY, Codirecteur de l'Instituto de Estudios sobre Conflictos y Acción Humanitaria, IECAH
Madrid, 10 février 2019
Utiliser des motifs humanitaires pour tenter de justifier ou, du moins, d'octroyer une certaine légitimité à des interventions internationales dans certains pays, fait partie depuis déjà des décennies de la panoplie d'outils habituelle des gouvernements puissants et de leurs alliés, ainsi que de la rhétorique qui défend ce type d'actions.

Des décisions ayant été prises clairement pour des raisons politiques, on tente de les faire passer pour "humanitaires" ou visant de tels objectifs, cherchant ainsi à ce qu'elles soient mieux acceptées par les citoyens et par la communauté internationale en général, les recouvrant d'un vernis bienveillant. Qui, sain d'esprit, pourrait s'opposer à des fins aussi bénéfiques et solidaires visant à améliorer les conditions de vie de la population?

Cependant, l'analyse de nombre de ces actions prétendument humanitaires, faite tant par des organisations humanitaires et de coopération que par des institutions académiques, laisse peu de place au doute: les justifications humanitaires n'ont été généralement que l'alibi pour des interventions, la plupart militaires, ayant entre autres objectifs un changement de régime, une augmentation de poids géostratégique et économique -quelqu'un a dit "pétrole"?- ou les équilibres dans une région.

Pour empêcher l'entrée d'une aide humanitaire pilotée par les États-Unis et à laquelle il attribue des objectifs politiques et même militaires, le gouvernement vénézuélien du président Maduro a bloqué le pont international Las Tienditas, qui relie Cúcuta (Colombie) à Ureña (Venezuela) - Photo Government of the United States / Domaine public.
Du droit d'ingérence du temps de Mitterrand à la manipulation obscène de l'humanitaire lors de l'invasion de l'Irak en 2003, entre autres exemples, les organisations humanitaires avons constaté qu'au nom de nos idées on violait le droit international et on aggravait la situation des populations qu'on souhaitait apparemment aider. Par conséquent, un principe de précaution minimal nous rend prudentes dans ce type d’approche.

Ce qui se passe ces jours-ci au Venezuela est peu original et la seule chose surprenante est que la manipulation des raisons humanitaires a finalement réussi à influencer certains secteurs progressistes qui ont adhéré sans nuance à ces thèses. N'est-il pas surprenant que le gouvernement qui a promis 20 millions de dollars d'aide humanitaire au Venezuela soit le même qui a supprimé 300 millions à l'UNRWA (Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient)?

La grave crise politique, économique, sociale et institutionnelle dont souffre le Venezuela a évidemment, entre autres effets, des conséquences humanitaires. En particulier dans le secteur de la santé, comme l'a souligné l'Alliance vénézuélienne pour la santé (AVS) qui, depuis des mois, lance des appels à l'Organisation panaméricaine de la santé (OPS) devant la "crise humanitaire complexe" en matière de santé dont souffre le pays. À cet égard, les données sont alarmantes depuis un certain temps et le manque de médicaments dans de nombreux hôpitaux empêche une attention d'une dignité minimale.

Le président autoproclamé du Venezuela, Juan Guaidó, à la tête d'une manifestation contre le président Maduro, le 2 février 2019 à Caracas. (Photo Alexcocopro / wikipedia.org / CC BY-SA 4.0)
Pour remédier à cette situation, certaines organisations humanitaires travaillent discrètement en collaboration avec les autorités hospitalières. En matière d’alimentation, la situation est grave, bien que le manque d’accès à des données fiables rende difficile l'approche adéquate du problème. Ce manque de données claires est devenu l'un des problèmes clés que manipulent, dans des directions opposées, le gouvernement Maduro et l'opposition.

Si nous analysons la crise vénézuélienne avec les outils mis au point dans le secteur humanitaire pour évaluer la gravité des différentes situations, évitant les biais de politisation, d'instrumentalisation, etc., qui dans ce cas sont énormes des deux côtés, nous rencontrons quelques surprises: selon les récentes données d'INFORM, un outil soutenu par l'Office humanitaire de la Communauté européenne (ECHO) pour évaluer les différentes crises humanitaires dans le monde, le Venezuela apparaît en 2019 en position 64 avec un risque moyen d'indice 4,5, tandis que la Colombie présente un risque élevé d'indice 5,5.

Par conséquent, si on veut vraiment contribuer à améliorer la situation, la première chose à faire, comme dans toute situation de crise éventuelle, consiste à établir un diagnostic clair des situations de vulnérabilité les plus urgentes, à cartographier les secteurs les plus touchés, définir des priorités d’action, nouer des alliances avec des partenaires potentiels ... bref, des travaux de planification et de gestion dans ce secteur comme dans tout autre. Et cela selon les critères fondamentaux de l'action humanitaire et dans le respect scrupuleux des principes humanitaires d'impartialité, neutralité et indépendance.

Manifestation de soutien au président Maduro, le 2 février 2019 à Caracas. (Source: www.medelu.org)
Qu'à ce stade des problèmes aussi élémentaires que les mécanismes de distribution de l'aide, les recensements des populations bénéficiaires, les outils de responsabilisation et de contrôle, la participation des groupes affectés ... ne soient pas clairs et qu'on estime évident que "ce sont les militaires qui doivent l'autoriser", cela suppose une ignorance absolue de ce que sont la tâche humanitaire et ses modes d’action.

Encourager ce type "d’aide", comme le font certains gouvernements, est une énorme irresponsabilité qui ne s’explique que par l’opportunisme d'utiliser "l’aide" comme instrument de propagande et de confrontation politique. Les risques que ce type de manipulation comporte sont énormes et doivent être dénoncés par ceux d'entre nous qui estimons que l'action humanitaire doit continuer à représenter un effort d'humanité dans des situations aussi polarisées que celle du Venezuela.

Bien entendu, de nombreux secteurs de la société vénézuélienne souffrent de carences fondamentales et de besoins humanitaires non satisfaits et ont vu beaucoup de leurs droits violés. Mais, justement à cause de cela, ils doivent être traités avec la dignité et le professionnalisme qu’ils méritent. Le secteur humanitaire a commis d'importantes erreurs dans le passé et a essayé d'en tirer des leçons. Ne permettons pas que se répètent des spectacles prétendument solidaires qui ont des finalités très différentes. Pas en notre nom.


Source : https://www.eldiario.es/tribunaabierta/ - Traduction LatinReporters


(CC BY-SA 3.0)